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La vérité vous rendra libres (conférence de Marguerite Léna, CGE 2007) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain   
05-03-2007

MLLA VERITE VOUS RENDRA LIBRES
Conférence de Marguerite Léna
Professeur à la faculté Notre-Dame
Samedi 3 février 2007 - Grand amphi ENSAM Paris
Rencontre nationale Chrétiens en Grande Ecole

 


VERSION SOFT PRISE DE NOTES
(par Sylvain, et complétée par Guillemette)


Il y a plusieurs notions de vérité (ex : mathématique, historique...).
Ce qui est propre à l'homme, c'est de tout "avoir vrai". C'est un idéal, et on est souvent déçu.
La vérité est un mot commun à la vie morale et intellectuelle, à la raison et à la foi.
La vérité ne s'impose pas, la liberté ne se démontre pas.
Quand St-Jean dit : "la vérité vous rendra libres", il utilise des mots très humains, et il allie la liberté à la vérité.
La contrariété de ne pas avoir la vérité est un levier pour nous.
La vérité est de ces biens qu’une main d’enfant peut saisir et qu’une vie d’homme ne suffit pas à épuiser.

I - "La vérité vous rendra libres" : dans l'expérience

         1. Au premier regard : un démenti


                        a) Vie publique

La vérité est une valeur fondamentale pour laquelle on se bat dans les sociétés démocratiques.
Etre soi, c'est disposer de soi. Cf Droits de l’Homme
Les idéologies politiques ont instrumentalisé la vérité.
Aujourd'hui, le monde est un village planétaire où les traditions et les idées se rencontrent et parfois s'affrontent. Nous avons une pensée éclatée.
« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » Pascal, Pensées
Il n’y a plus vraiment de limite franche aujourd’hui.

                        b) Dans nos consciences

Nous faisons le procès de la vérité au nom de la liberté.
Dans notre société, la liberté, c'est l'indépendance.
La liberté accuse la vérité d’être contraignante et oppressive, la vérité accuse la liberté d’être arbitraire et aveugle.

         2. Au second regard : un constat en clair-obscur

                        a) Culture et vie publique

- Connaissance scientifique

La liberté d'une pensée se caractérise par l'évidence de l'observation du réel. On devient moins vulnérable aux simplifications dogmatiques. Cela nous apprend la liberté de l'esprit, et donc, on ne cède désormais qu'à des raisons. La pensée scientifique  nous rend donc libres. (moins vulnérables car disposant librement d’un esprit critique)
La connaissance scientifique est néanmoins silencieuse sur les buts. Il n'y a pas d'objectif à atteindre, il n'y a pas de réponse au "pourquoi".
La liberté est singulière et la science générale,
La liberté est engagée et la science dégagée.
La polyphonie de la vérité ne s'arrête pas au champ des sciences.

- Dans la technique

Aujourd'hui, l'apport de transformation est extraordinaire. On a une plus grande richesse de liberté, on a un plus grand pouvoir d'action, et en même temps notre responsabilité croît devant l'avenir.
L'alliance unité/liberté est ambivalente.
Que fait-on de nos pouvoirs ? (génome, environnement...) Le progrès de la liberté apporte aussi des questions morales.
Il faut se méfier de la thèse utilitariste car elle nous rend aveugle à ce qui n'est pas justifié. En cela, les comités d'éthique doivent aussi comprendre des juristes, des moralistes, des philosophes et des théologiens. Aujourd'hui, nous avons des menaces inédites sur la liberté.
C'est un paradoxe, car d'un côté, notre liberté est démultipliée, et d'un autre, elle est menacée.

- Dans la politique

Il faut s'accorder sur la liberté dans les espaces publics communs.
Les états totalitaires nous ont fait prendre conscience que la liberté physique était menacée par le mensonge d'état.
La vérité sur le passé est importante (ex : commissions justice et vérité).
La liberté en politique est un compromis, c'est l'avis du plus grand nombre qui l'emporte. Cette modestie nous préserve des idéologies extrémistes. On en mesure le prix quand on perd nos libertés.
Aujourd'hui, on assiste à un émiettement anarchique où l'individualisme est croissant et où le civisme est une valeur qui se perd.
On assiste aussi à une manipulation de l'opinion (mensonges...). On a une tolérance exagérée à travers un relativisme mou. On a une neutralisation des décisions décisives au nom de la tolérance.

                        b) Dans nos propres consciences

La liberté n’est pas la pure indépendance, ni une spontanéité aveugle.
Une seule forme de liberté : celle qui fait place à la vie de l’esprit : Le courage de la conscience, la force d'aimer. On cherche à être cohérent. La source de cette liberté est la vérité de la personne elle-même. Ce n'est ni du positivisme (car elle ne se démontre pas), ni du pragmatisme (car elle n'est pas toujours utile), et ni du relativisme (car elle est toujours personnelle et elle est capable de nous tirer vers l'universel).
Les paradoxes sont dans l'épreuve des choix car il faut parfois renoncer et se limiter (mortification de la liberté). C'est l'épreuve de l'obéissance (ex : responsabilité qui nous lie aux engagements déjà pris,fidélité dans le temps, devant et pour autrui,  impératifs de la conscience vs spontanéité de nos désirs, vérité du juste et du bien qui vient faire exister les autres). Attention à ne pas confondre liberté et sincérité.
Ces contradictions ne sont pas mortelles ! Notre fidélité nous rend libres par la charte d'une alliance. C’est devant tout cela qu’on se découvre libre et heureux de l’être.Choisir, c'est exclure (et se réaliser) : "je suis de, pour et avec".

Pause image : La Création, Chapelle Sixtine Vatican, Michel-Ange :
Le doigt de Dieu ne touche pas celui de l’homme. Dieu nous a constitués libres de chercher la vérité du monde et sa vérité, fusse à tâtons.
La Création est continuée dans et par les libertés humaines.


II - "La vérité vous rendra libres" : dans l'Evangile

On ne peut pas mépriser la science, mais on ne peut pas céder non plus à l'ère du temps. On a besoin de cette vérité. Mais cela est différent d’un saut dans l’irrationnel.

         1. Il fallait ce long chemin

         2. Vers l'Evangile selon St-Jean

                        a) La controverse du chapitre 8

"Demeurer dans la parole", c'est une nouvelle étape dans le débat. Le Christ n'est pas un menteur : "Vous cherchez à me tuer.
Je revendique vérité et liberté".
Au Christ, on veut une obéissance libre, filiale. On doit chercher nos responsabilités, il faut tendre vers cet unique visage du Christ.
Le Christ nous fait une promesse (Jn 8, 31 : si vous demeurez dans ma parole, vous petes vraiement mes disciples et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera », mais à une condition : demeurer dans Sa parole.
L’obéissance au Chrit doit être libre & humble, à Son image. Mais ne nous dispense pas de l’esprit critique et de notre entière responsabilité intellectuelle.

                        b) Jésus devant Pilate

"Es-tu roi ? - Tu le dis, je veux rendre témoignage à la vérité"
Le procès se retourne, car Jésus place Pilate devant une alternative
Pilate : "Qu'es-ce que la vérité ?" Il n'obtient pas de réponse car il sort de la pièce. En même temps, il ne trouve rien contre Jésus.
Pilate prend peur devant la foule et il s'incline vers des décision hâtives. Il renie sa propre conscience et il perd donc sa liberté. (Pilate n’a pas reconnu la vérité (dans le Christ) ; il y a perdu sa liberté)

                        c) Un langage de révélation

La vérité, c'est l'amour. Jésus nous mène au seuil de la vérité et de la liberté.
La liberté et l'obéissance ne se contredisent pas s'il y a l'amour. (Vérité et liberté sont liées par l’amour)
La vérité du Christ ne s’impose pas, elle se rencontre, se propose.

Pause image : Rencontre du Christ et de Marie-Madeleine au jour de la Résurrection, Fra Angelico
L’appel de Matthieu, Le Caravage


III - Retour à l'expérience : combat spirituel de l'existence chrétienne dans le monde

         1. Cadre symbolique : "légende du grand inquisiteur"

Il s'agit du pouvoir absolu pour éviter aux hommes de penser à leur liberté. Le grand inquisiteur s'en vante !

         2. Vérité qui libère des contrefaçons

- la positivisme
- l'utilitarisme
- le relativisme

L’Ecce homo (voici l’homme) de St Jean, c’est le lavement de pieds de Judas par Jésus. C’est aussi un « voici Dieu ».
La mort n’a déjà plus d’emprise sur Lui.
« Dieu n’a que faire des prosternements d’esclaves. Il attend de nous l’agenouillement droit de l’homme libre » Charles Péguy.

         3. Une vérité qui rayonne et engage

- Le pain est la liberté : l'homme n'est pas un producteur ni un consommateur

Dans la vérité de l’Eucharistie nous recevons la liberté de devenir un peu de pain rompu pour les autres.
Aujourd’hui, dans un monde qui rengorge de pauvres et qui d »couvre les limites de ses ressources, cela peut être un appel à choisir une vie de sobriété.

- La conscience et la liberté : l'Esprit saint.

"A quoi bon les réformes si on oublie l'homme ?"
Cf Message de JP II aux jeunes en 1980 « Je vous souhaite l’esprit de recueillement et d’intériorité »

- Pouvoirs et liberté :

tentation du pouvoir absolu. Les logiques de puissances prennent le dessus et la liberté de choix disparaît au détriment des personnes. La fatalité nous dispense de penser. (Il peut être tentant de considérer les logiques efficientes et puissantes d’aujourd’hui comme des fatalités, ce qui nous empêche de nous interrgoger sur leur bien-fondé) Les priorités économiques nous emmènent vers l'idolâtrie (ériger en absolu ce qui ne l'est pas)
Jésus-Christ nous demande d'interroger ces vérités. La liberté de nos frères ne doit pas être menacée.
Une force démunie et souveraine.
"Un baiser lui brûle le coeur mais il persiste dans son idée" (Dostoïevski, Frères Karamazov)
Même si nous peinons dans la Parole, nous pouvons la laisser brûler notre cœur.

 
Conclusion :

La vérité est plus proche de nous que nous le pensons. Et déjà, elle nous rend libres
Dans les réponses aux questions :
« Dieu a créé l’homme le moins possible »
« Dieu a créé l’homme comme la mer crée la plage : en se retirant »
De deux personnalités ou humoristes ?

En Jésus Christ nous est donnée la vérité ultime pour notre existence la plus profonde (à méditer !)

 


 INTEGRALE


« La Vérité vous rendra libres »  (Jn  8, 32)

 

 

Introduction

-          des mots bien connus… et pourtant déroutants

-          des mots « échangeurs » entre les routes de l’homme et les routes de Dieu

-          un parcours en trois temps

 

-I- « La vérité vous rendra libres » : Qu’en dit l’expérience ?

 

1)      au premier regard : un démenti

a )  dans la vie publique

b )  dans nos propres consciences

 

2)      au second regard :  un constat en clair obscur

a)      dans la culture et la vie publique

§         la connaissance scientifique et ses paradoxes

§         les techniques et leurs paradoxes

§         la vie politique et ses paradoxes

 

b)      dans nos propres consciences

§         une nouvelle approche de la liberté : le courage de la conscience

§         une nouvelle approche de la vérité : la vérité de la personne

§         … et de nouveaux paradoxes !

 

-II-  « La vérité vous rendra libres » : Qu’en dit l’Evangile ?

 

1)      Il fallait ce long chemin…

 

2)      ...vers l’Evangile selon saint Jean :

a)      Première étape : la controverse du chapitre 8

b)      Deuxième étape : Jésus devant Pilate (Jn 18)

c)      Un langage de révélation

§         vers notre vérité tout entière

§         vers notre liberté tout entière (Jn 13)

 

-III- Retour à l’expérience : le combat spirituel de l’existence chrétienne dans le monde

 

1)      le cadre symbolique  : « La légende du grand Inquisiteur »

 

2)      une vérité qui libère des contrefaçons

a)      le positivisme

b)      l’utilitarisme

c)      le relativisme

 

3)      une vérité qui rayonne et qui engage

a)      le pain et la liberté

b)      la conscience et la liberté

c)      les pouvoirs et la liberté

 

Conclusion

 

 

 

 

« La vérité vous rendra libres ». Cette formule que l’apôtre Jean met dans la bouche de Jésus Christ nous place d’emblée face aux paradoxes de l’Evangile. Car tout à la fois nous la comprenons et nous ne la comprenons pas.  Nous la comprenons : elle est faite avec des mots bien connus et souvent employés, au moins sous forme d’adjectifs. Taxi libre, roue libre, temps libre, un vrai sportif, un vrai Rembrandt, un vrai succès… nous ne cessons de poser ces qualificatifs sur nos activités, sur les choses, sur les personnes, pour leur conférer un surcroît d’authenticité et d’attrait. « Est-ce pour rire ou pour de vrai ? », demande l’enfant ; « ne suis-je pas libre de faire ce qui me plait ? » revendique l’adolescent. Mais la vie se charge vite de compliquer le rapport enfantin à la vérité et les figures adolescentes de la liberté. Apparaît alors l’autre face du paradoxe : la formule johannique a beau être faite avec des mots familiers, elle est obscure. Peut-être justement parce qu’elle prend ses mots dans la langue ordinaire ; des mots imprécis et abstraits, des mots à tout faire, qui passent sans vergogne du champ de la vie quotidienne à celui des sciences, du domaine public à la vie privée et réciproquement : quoi de commun, au premier regard, entre une vérité mathématique et l’aveu d’un mensonge, entre une liberté économique et un libre serment d’amour ? Quoi de commun entre tout cela et l’Evangile ? D’autre part nous aimerions pouvoir objectiver la vérité et la liberté, les exhiber comme un ceci ou un cela bien définis, les désigner du doigt sans risque d’erreur. Or elles se dérobent à nos prises, nous glissent entre les doigts, comme la lumière qui nous donne à voir les choses sans jamais se faire chose elle-même. Aussi peut-on facilement les considérer comme de grands idéaux vagues, sans cesse démentis et renvoyés dans de douteux arrière-mondes par l’opacité et les contraintes de la vie réelle.

 

 

C’est bien  pourtant au vif de cette vie réelle que nous attend l’Evangile. S’il prend nos mots familiers, c’est pour nous rejoindre dans ce quotidien de nos jours ordinaires. S’il prend des mots ambivalents, surdéterminés, c’est précisément parce que ces mots peuvent servir d’échangeurs entre des domaines différents de notre expérience,  et ainsi mettre en relation l’Evangile et la vie, la vie intellectuelle et la vie morale, la raison et la foi. S’il prend des mots trop grands pour nous, c’est parce que les réalités fragiles qu’ils désignent sont en quelque manière remises à notre bienveillance : il est toujours possible de douter de la vérité, il est toujours possible de soupçonner la liberté de n’être qu’illusoire. La vérité ne s’impose pas, la liberté ne se démontre pas. C’est peut-être déjà en cela qu’elles ont le goût de Dieu. Nous leur ouvrons, en nous-mêmes et en autrui, un crédit. Au fond, vérité et liberté sont l’une et l’autre de ces biens « qu’une main d’enfant peut saisir et qu’une vie d’homme ne suffit pas à épuiser »[1]. Tous les biens venus de Dieu et menant à Dieu ont ce caractère. Et la merveille de l’Evangile selon saint Jean consiste à nouer ensemble, avec une déconcertante aisance, les réalités les plus familières de la vie et les profondeurs les plus abyssales du mystère. Chez lui des notations anodines – « il faisait nuit » (Jn 13, 30) ; « cent cinquante trois poissons » (Jn 21, 11) - ouvrent un espace de révélation. Dès lors s’il prend nos mots, humains, trop humains, c’est pour les convertir et nous les restituer capables de Dieu et comme irradiés de sa présence. Je voudrais montrer qu’il en est ainsi des mots de vérité et de liberté, et surtout de leur alliance dans la formule que vous avez retenue comme thème de notre rencontre.

 

 

Cet après midi, Marie témoignera que les récits et les paroles évangéliques ne sont pas de belles pièces de musée, mais qu’ils la rejoignent au plus vif de son histoire personnelle comme au plus brûlant de l’histoire de son peuple. Son témoignage sera comme un miroir grossissant nous permettant de mieux déchiffrer notre propre rapport à l’Evangile. Comment entrer dans le mouvement de transformation qu’opère en nous sa vérité, au point de bouleverser de fond en comble notre représentation et notre expérience de la liberté ? Quelle est cette vérité capable de susciter de notre part à la fois tant de résistances et tant d’attentes ? Quelle relation a-t-elle avec les vérités partielles et les libertés fragiles que nous rencontrons dans les divers champs du savoir et de l’action ? Les ateliers préparés par les régions déclineront ces questions, des vérités de science aux vérités de foi, du libéralisme économique à la vie librement offerte et sacrifiée. En chaque domaine, une certaine forme de vérité et une certaine figure de la liberté manifestent leur mutuelle solidarité. Les « contrariétés », comme dirait Pascal, qui les affectent  nous empêcheront pourtant d’y vérifier pleinement la formule johannique. Mais cela n’est pas tant une objection qu’un levier qui nous conduira à  recevoir la pleine signification de cette formule d’une autre source, celle de l’Esprit de vérité se joignant à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu, libres de la liberté des fils. Nous découvrirons alors que cet Esprit Saint peut et veut se joindre à toutes nos activités, pour attester que les vérités tâtonnantes que nous y découvrons et que les libertés menacées que nous y exerçons sont autant de signes de son alliance avec tout l’homme, et avec tout homme. Nous pourrons alors esquisser les formes du combat spirituel qui actualise dans notre aujourd’hui le procès jamais achevé qui oppose l’esprit de mensonge et de servitude à l’esprit de vérité, de douceur et de liberté.

 

 

 

                                                           I

 

 

Partons de notre expérience commune. Pouvons-nous y constater que la liberté est sous la garde de la vérité ? Et quelle liberté, sous la garde de quelle vérité ? Au prix de quels retournements de nos évidences immédiates, personnelles ou collectives ? Car il faut bien le reconnaître : nous n’aimons pas trop mettre notre liberté sous cette garde, et nous avons de bonnes raisons de nous en méfier. Il y a d’abord l’air du temps : si la liberté est de nos jours une valeur incontestée, il n’en va pas de même de la vérité, et peut être surtout de la vérité religieuse. Qu’il s’agisse de l’art, des moyens de communication et de diffusion de la pensée, de la vie politique, des choix engageant la vie morale, la liberté nous apparaît à tous comme la valeur fondamentale à laquelle nous mesurons toutes les autres et au nom de laquelle nous sommes prêts à nous battre. Nous y voyons le fondement, non seulement de nos sociétés démocratiques, mais également de notre identité personnelle : être soi, c’est pouvoir disposer de soi. C’est l’affirmation ou la protestation de la liberté qui ont animé toute l’histoire de l’Europe et élaboré l’édifice des droits de l’homme, comme une arme préventive et offensive contre les violations qui la menacent. Par contre l’idée de vérité nous est à bien des égards suspecte. Il y a eu d’abord, dans un passé récent, l’immense abus fait de ce terme par des systèmes et des idéologies se prétendant scientifiques et instrumentalisant la vérité pour mieux dominer les consciences. Il y a aujourd’hui l’expérience du pluralisme culturel, philosophique, religieux. Dans notre monde soudain agrandi – ou rétréci – aux dimensions d’un immense village planétaire, toutes les conceptions du monde, toutes les traditions, se côtoient, se rencontrent, s’affrontent. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà », écrivait Pascal. Aujourd’hui, l’en deça et l’au delà sont brouillés, et on ne sait plus trop où loge la vérité… A cette coexistence dans l’espace s’ajoute l’accélération dans le temps : les transformations sociales, économiques, techniques, entraînent dans leur valse effrénée les mœurs et les traditions, les manières de vivre et de mourir, de fonder une famille ou de choisir un métier, d’enseigner et d’aimer. Comment, dans ces eaux tourbillonnantes, ne pas être saisi de vertige? Ajoutons  que les technologies de l’information et du traitement des images, la modélisation des phénomènes et les moyens de simulation de  leurs évolutions possibles – de la météo à l’économie, de l’astrophysique à la médecine -  tendent, pour le profane, à brouiller les repères entre le vraisemblable et le vrai, entre le virtuel et le réel. On conçoit alors que la définition classique de la vérité comme accord de la pensée avec son objet nous laisse souvent perplexes, mettant face à face une pensée éclatée, saturée d’informations divergentes et un objet évanescent.

 

Quand nous nous tournons vers la scène plus cachée de la confrontation entre vérité et liberté, non plus au grand jour de la vie publique mais à l’intime de nos propres consciences, nous constatons que bien souvent nous y instruisons en secret le procès de la vérité au nom de la liberté. Qui dit liberté dit capacité de choix individuel et indépendance vis à vis des conditionnements extérieurs : il y a là une attestation des droits de la subjectivité, un appel à son initiative et à sa spontanéité propre. Autant de traits faciles à opposer à l’idée de vérité, qui appelle pour sa part moins une activité qu’un accueil, moins une spontanéité qu’une obéissance à des normes, moins les droits de la subjectivité que les devoirs de l’objectivité. Dès lors, en paraphrasant Pascal, on pourrait parler d’une « étrange et longue guerre »[2] entre liberté et vérité, la première accusant la seconde d’être contraignante et oppressive, la seconde accusant la première d’être arbitraire et aveugle. Qui de nous n’a pas été tenté de se rebeller contre des vérités d’ordre moral ou religieux qui s’érigeaient en juges et parfois en accusatrices de ses choix personnels ?

 

 

Voilà ce que nous apprend un premier regard. Mais nous sentons bien qu’il est encore superficiel. A l’opposition frontale et somme toute sommaire que je viens de dessiner entre vérité et liberté il faut substituer une relation plus complexe, qui traverse et travaille en sourdine tous les domaines de notre expérience. La formule de saint Jean trouve dans cette expérience, quel que soit notre rapport personnel à l’Evangile, une sorte de préfiguration prophétique. Mais seulement comme dans un miroir défaillant, dans un clair obscur déconcertant. Je vais tenter de le vérifier dans les trois champs principaux où se joue, sur la scène publique de notre culture, le rapport de la vérité et de la liberté : le champ de la connaissance scientifique, celui de nos pouvoirs techniques, et celui de la vie politique.

 

Prenons la connaissance scientifique. Si nous remontons de ses résultats aux opérations intellectuelles qui la rendent possible, nous constatons qu’elle repose tout entière sur la liberté d’une pensée capable de s’affranchir des apparences et de remettre en cause les opinions héritées pour n’obéir qu’aux évidences de l’observation fine du réel et du raisonnement. Non seulement elle repose sur cette liberté de l’esprit pensant, mais elle la garantit et l’élargit en retour : la discipline du savoir scientifique nous rend en tous domaines moins vulnérables aux idées toutes faites, aux opinions héritées, aux simplifications dogmatiques ou sectaires. Elle nous apprend la liberté de l’esprit critique sans lequel la pensée s’aliène aux apparences. Elle nous apprend la liberté de l’esprit tout court, c’est à dire cette puissance de s’interroger et de comprendre, de ne céder qu’à des raisons et non à des pressions exercées du dehors sur notre intelligence. A tous ces égards, la probité scientifique rend libre. Un Galilée ou un Sakharov en sont, à des titres différents, les héros.

 

Pourtant cette liberté ne peut nous suffire. Car le domaine des sciences positives cesse au seuil de notre vie intérieure et de nos choix. S’il n’est de liberté que singulière, il n’est de science que du général. S’il n’est de liberté qu’engagée, impliquant un choix personnel, il n’est de science que dégagée, mettant à distance le monde pour le mieux connaître. La connaissance scientifique, magnifiquement compétente pour débrouiller l’écheveau des causalités, mesurer les corrélations entre variables des phénomènes, mettre au jour leurs conditions et leurs lois, demeure silencieuse sur les fins. Que voulons-nous ? Pourquoi le voulons-nous, de quel droit, selon quelle légitimité ? Je ne peux être libre, d’une liberté réelle, que si je trouve réponse à ces questions. Les sciences n’ont pas le pouvoir de me la donner. Ce n’est ni dans les lois de la chute des corps ou du système solaire, ni dans la physique atomique que se trouvaient écrites la résistance de Galilée ou celle de Sakharov.

 

Allons plus loin : nous ressentons parfois la crainte obscure que les vérités conquises dans le champ scientifique, de la psychologie et aux neurosciences, ne viennent peu à peu restreindre et finalement réfuter l’idée que nous nous faisons de notre liberté en y substituant un inventaire indéfini de conditionnements en tous genres. Cette crainte serait légitime si nous n’avions d’autre accès à la réalité des choses et de nous-mêmes que celui que nous offrent les sciences positives. Mais affirmer cela est passer du savoir scientifique au positivisme : dans ce passage  la vérité se durcit en idéologie, et la liberté se perd. Il faut donc accepter une polyphonie de la vérité, qui ne s’épuise pas dans le seul champ de la connaissance positive et retenir le paradoxe d’une liberté à la fois présente en sourdine au foyer de nos conquêtes intellectuelles comme leur condition de possibilité, et pourtant insaisissable et souvent mise à mal par elles.

 

 

Nous pouvons faire le même constat en passant du domaine des savoirs théoriques à celui de leur mise en œuvre pratique dans les techniques qui modèlent de plus en plus notre environnement. La vérité scientifique nous offre les ressources d’une pensée opératoire, prête à se traduire en opérations effectives sur le monde. Que de libertés ces conquêtes techniques nous ont apportées, c’est à dire de puissance effective d’entreprendre et d’agir ! Si on mesure à cela la liberté, et comment ne pas le faire, l’immense effort des cultures humaines, depuis l’origine, pour aménager le monde, de la conquête du feu à celle de l’atome, devient, par les moyens du savoir, une marche triomphale vers la maîtrise et la transformation des conditions de notre propre existence biologique, sociale, personnelle. Du coup, bien des choses qui relevaient hier encore des seules nécessités naturelles sont aujourd’hui objets de choix, et donc de liberté accrue, entrent dans le champ des décisions à prendre, engagent notre responsabilité devant l’avenir. Cela se joue au plus intime - pensons à la responsabilité que les femmes ont acquise quant à leur propre fécondité – comme au plus universel – pensons  aux choix énergétiques à long terme.

 

Mais ici encore l’alliance ainsi suggérée entre vérité et liberté demeure dans une sorte de clair obscur. Car ces moyens techniques démultipliés dramatisent en quelque sorte la question des fins. Ainsi, qu’allons-nous faire des pouvoirs que nous avons acquis sur le génome humain ? Nous pressentons tous qu’abandonner le progrès technique à sa seule logique immanente ne suffit pas à garantir un progrès des libertés.  De manière plus insidieuse, nous risquerions de mesurer l’idée de vérité à la seule efficacité, ce qui est la thèse du pragmatisme, et nous rend alors aveugles à tout ce qui n’est pas justifié par l’utilité. Il est significatif que les comités d’éthique comportent non seulement des scientifiques, capables de mesurer le possible et l’impossible en fonction de l’état des techniques, mais aussi des juristes, des moralistes, des philosophes, des théologiens. Le caractère polyphonique de l’idée de vérité s’y manifeste de manière institutionnelle, comme une clause de sauvegarde de la liberté elle-même. Sauvegarde d’autant plus nécessaire que la liberté technique d’entreprendre et de réaliser nous confère maintenant des pouvoirs qui deviennent sources de nouvelles contraintes et de menaces inédites. Ainsi, nous pensions ne plus redouter, comme nos ancêtres les gaulois, que le ciel nous tombe sur la tête, et voici que l’effet de serre ou les retombées de Tchernobyl redonnent à cette crainte ancestrale une nouvelle actualité… La puissance technique nous met donc à son tour devant le paradoxe d’une liberté à la fois démultipliée et entravée par ses œuvres propres.

 

 

Qu’en est-il enfin dans le champ politique, où il ne s’agit plus seulement de la liberté de connaître et de produire, mais bien de l’accord entre des libertés dans un espace public commun ? L’expérience des totalitarismes a mis dans une lumière crue la liaison mortelle entre l’abolition des libertés civiles et politiques et l’empire du mensonge d’Etat. Elle nous a alertés aussi sur la nécessité de « faire la vérité » sur le passé si on veut pouvoir reconstruire un vivre ensemble qui ne soit pas hanté par le retour violent du refoulé : les commissions « Justice et vérité » mises en oeuvre avec plus ou moins de bonheur dans des pays au passé chargé sont des signes forts attestant que, dans le champ politique aussi, la vérité est source de liberté. Certes elle y revêt le plus souvent les formes modestes du compromis ou du simple vraisemblable, et elle se modèle sur l’avis du plus grand nombre. Mais c’est justement cette modestie qui préserve la vie publique des dérives autoritaires et idéologiques. Il y a donc là encore une alliance infiniment précieuse, fondement et garantie de la démocratie, comme en témoignent les droits à la liberté de conscience et d’expression, ainsi que le rôle accordé au débat public. On  ne mesure le prix de ces choses que lorsqu’elles sont perdues.

 

Mais cette alliance est fragile. Nous découvrons à nos dépens qu’il peut y avoir un émiettement anarchique et un repli individualiste des libertés qui vient compromettre l’engagement civique et donc la démocratie, des pressions et des manipulations de l’opinion qui deviennent imperceptiblement des complicités avec le mensonge. Nous voyons alors dériver le juste souci de la tolérance vers un relativisme mou, le juste souci de la laïcité vers une neutralisation des questions les plus décisives, et finalement le juste souci de la liberté vers un libéralisme aveugle. Devant des personnes qui n’ont ni la liberté de travailler ni celle de se loger, il peut paraître bien difficile de proclamer que vérité et liberté riment toujours ensemble… Et est-il sûr que le culte de la transparence à tout prix, en supprimant la frontière qui préserve la vie privée de la vie publique,  soit, sous couvert de vérité, un service rendu à celle-ci ?

 

 

 « Qui démêlera cet embrouillement ? » demandait Pascal[3]. Nous ne le démêlerons pas en restant sur la scène du monde. Mais nous avons appris, en nous y plaçant d’abord, que la vérité est polyphonique, que la liberté ne peut être ni pure indépendance, ni spontanéité aveugle et que l’alliance de l’une avec l’autre est d’autant plus précieuse qu’elle est fragile et exposée à tant de contradictions. Il nous faut maintenant passer une nouvelle fois de cette scène du monde à celle de nos propres consciences, nous risquer vers ce lieu intime où n’existe finalement qu’une seule forme de liberté, celle qui fait droit à la vie de l’esprit et qui ne s‘incline que devant la vérité. Cette liberté-là est courage de la conscience, responsabilité de l’intelligence et force d’aimer. Son contraire n’est pas tant la soumission que la lâcheté. Nous l’entrevoyons en un Sakharov, mais aussi en un Gandhi ou un Martin Luther King. Sa source est en deçà du savoir scientifique et du pouvoir politique, dans la vérité de la personne elle-même qui, devant l’obstacle, voit juste et fait face, fût ce au prix de son confort ou même de sa vie. Cette vérité de la personne résiste au positivisme car elle est objet, non de démonstration ou de preuve expérimentale, mais d’attestation. Elle résiste au pragmatisme, car elle se révèle irréductible à notre pouvoir de faire et de produire, mais elle suscite et sollicite ce que j’aimerais appeler notre pouvoir d’être. Enfin, au lieu de conforter le relativisme, elle présente l’originalité d’être à la fois totalement personnelle et capable de nous hausser vers l’universel : en ces hommes témoins de vérité, tout homme peut se reconnaître.

 

Mais cette vérité de la personne enveloppe elle aussi ses propres paradoxes : l’épreuve du choix d’abord, cette étrange mortification de ma liberté qui, pour devenir réelle, effective, doit se fermer tous les possibles sauf un, consentir à se limiter à un « ceci » alors que mon élan me porte toujours au delà… Vérité du réel et de ses contraintes. Puis l’épreuve de l‘obéissance à cet impératif de la conscience qui vient heurter en moi la spontanéité du désir, me déloger de mon individualisme, accuser mes compromissions, m’assigner une tâche à remplir avec et pour les autres. Vérité du juste et du bien, irréductible à mes préférences individuelles. Enfin la double épreuve de la responsabilité, qui me lie aux conséquences de mes actes, et de la  fidélité, qui me lie aux engagements déjà pris et m’interdit de confondre la vérité avec mes  sincérités successives et changeantes. Vérité de mon être dans le temps et devant autrui. Mais ces paradoxes ne sont pas des contradictions mortelles puisque c’est au contraire lorsque nous voulons respecter la vérité de nos choix, de nos responsabilités, de nos fidélités, que nous nous découvrons le plus profondément libres et heureux de l’être. Alors la loi n’est plus une sorte de contrainte m’incitant à la rébellion ; elle devient la charte d’une alliance. Je comprends que si choisir c’est exclure, choisir c’est aussi réaliser et se réaliser. Au lieu de rêver d’être ce que je ne suis pas, ou de me heurter aux limites de  ce que je suis, j’ai à oeuvrer dans ces limites pour devenir ce que je suis appelé à être. Je découvre enfin que le temps, en me liant aux choix déjà faits et à leurs conséquences, me permet de construire la cohérence de ma propre histoire, de faire alliance avec autrui dans une temporalité commune et sensée, d’apprendre à aimer. Je ne suis pas une liberté solitaire en état d’apesanteur éthique. Je suis « de », « pour » et « avec »[4]. Ces trois termes définissent la vérité de l’être personnel dans sa relation aux autres, et seule cette vérité est, en dernière analyse, libératrice.  « Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre. Etre esprit c’est cela » écrit magnifiquement Levinas.                                  

 

 

 

                                                           II

 

 

Il fallait faire ce long chemin avant de nous tourner vers l’Evangile. Car un chrétien ne peut étayer sa foi sur le déni ou le mépris des vérités de la science et de la conscience. La plus humble parcelle de vérité, en quelque domaine que ce soit, le plus faible éclat de liberté est une victoire de l’amour créateur. Ils ont aux yeux de Dieu sans doute encore plus de prix qu’aux nôtres propres. D’autre part nous ne pouvons céder à l’air du temps ni sur la vérité ni sur la liberté. La foi chrétienne n’est pas la variante culturelle occidentale du besoin religieux, ni un saut dans l’irrationnel. Elle  revendique à la fois l’absolue liberté de l’assentiment au don que Dieu nous fait, et l’universalité du message dont il nous veut témoins. Nous confessons la Vérité venue dans le monde pour éclairer la raison de tout homme de sa lumière. Mais parce que cette vérité est une Personne, le Christ Jésus, elle nous rejoint et nous appelle au cœur de notre existence la plus personnelle, au foyer de notre liberté.

 

 Ouvrons donc l’Evangile selon saint Jean. Il est construit comme un immense procès que la lumière fait aux ténèbres, que la lumière gagne sur les ténèbres. Un procès, c’est à dire un affrontement où il s’agit de faire la vérité sur une situation, et dont l’enjeu est de vie ou de mort, d’emprisonnement ou de liberté. Ce procès se déploie entre  l'affirmation du prologue : "la grâce et la vérité nous sont venues par Jésus Christ" (1,17), et le drame pascal où Jésus Christ est livré jusqu’à en mourir à la violence et au mensonge.

 

Ce procès comporte quelques moments décisifs. Ainsi la longue controverse du chapitre 8 d’où est tirée la formule : « la vérité vous rendra libres ». Il faut la citer enfin intégralement : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32). Cette parole est au futur : c’est une promesse. Mais elle est soumise à une condition, celle de « demeurer dans la parole », ce qui exige de renoncer à tirer de soi ou à soi la vérité. Ici s’ouvre dans le texte et peut être en chacun de nous une nouvelle étape du débat, dans laquelle le procès se durcit et se radicalise. Car les interlocuteurs de Jésus se dérobent à cette promesse qui exige d’eux qu’ils se reconnaissent encore loin de la vérité et de la liberté, incapables de se les procurer par eux-mêmes. Alors Jésus dévoile leur servitude et leur complicité avec le mensonge, ou plus exactement avec le Menteur, le diabolos, le diviseur, « homicide et menteur depuis l’origine ». Avec une lucidité incisive, il met au jour à la fois la source et la visée des propos de ses  contradicteurs : ils parlent d’ « en bas », de ce monde, et parce que leur propos est « tiré de leur propre fonds », il est mensonger ; ce qu’ils visent en réalité c’est de le mettre à mort : « vous cherchez à me tuer » (8, 40).  Face à cela, Jésus revendique, comme inséparables l’une de l’autre, sa pleine liberté de fils qui « ne fait rien de lui-même » et la pleine vérité de sa parole qui dit « ce que le Père (lui) a enseigné » (8, 28). Ni la revendication de l'indépendance du jugement, ni l'obéissance servile ne peuvent donc accéder à l'ultime secret du rapport de l'esprit à la vérité. Il y faut, à l’image du Christ, une obéissance libre et humble. Une obéissance de fils. Elle ne nous dispense pas de l'esprit critique, ni de la recherche. Elle les aiguise plutôt. Elle ne nous dispense pas de notre entière responsabilité intellectuelle, ni parfois de la nuit. Mais elle nous permet de tendre, comme le voile de Véronique, toutes nos vérités partielles, et cette nuit même, vers l'unique Visage : il laisse alors sur elles l'empreinte de sa Face.

 

"C'est parce que je dis la vérité que vous ne me croyez pas" déclare ensuite Jésus  à ses interlocuteurs avant d'ajouter : "Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ?"(8, 45-46). Tout le drame de notre liberté face à la question de la vérité passe entre ces deux phrases : c'est la vérité qui doit fonder notre libre adhésion, et c'est précisément la vérité que nous récusons ; c'est parce qu'elle est dite et seulement si elle est dite que nous pouvons l’accueillir, et c'est aussi parce qu'elle est dite que nous nous détournons d'elle. « Alors ils ramassèrent des pierres pour les lancer contre lui » (8, 59). Celui qui tente, en paroles et en actes, de témoigner de la vérité de sa foi ne reçoit pas forcément des pierres, mais bien souvent l’ironie et la dérision en tiennent lieu….

 

 

Il faut ensuite attendre le récit de la Passion pour que rebondisse le procès selon les mêmes enjeux de vérité et de liberté, mais cette fois-ci l’interlocuteur est un païen : le procurateur Pilate, détenteur du droit de vie et de mort sur l’accusé, Jésus de Nazareth.  A la question « Es-tu roi ? », posée en termes politiques par ce fonctionnaire romain qui ignore tout des Ecritures d’Israël, Jésus répond affirmativement, mais sur un tout autre registre, qui déplace radicalement les fonctions habituelles du pouvoir : « Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18, 37). Pareille formule est un acte de révélation, une auto-présentation de Jésus en personne, dévoilant son identité et sa mission. A cette heure décisive il les résume sous le simple mot de vérité. Un terme que Pilate connaît, qui le rejoint directement dans sa conscience d’homme, là précisément où se joue pour un chacun, de manière quotidienne, l’accueil ou le refus de la lumière. 

Dès lors, le procès que Pilate fait à Jésus se retourne : c’est Jésus qui place sans échappatoire possible la liberté de Pilate, et aussi la nôtre, devant la question de la vérité. Pilate demande : « Qu’est-ce que la vérité ? » (18, 38). Nous ne savons pas le ton de la question qu’il pose. Nous constatons seulement ses suites dans sa conduite. Sans attendre apparemment de réponse, il sort du prétoire pour dire aux accusateurs de Jésus qu’ « il ne trouve contre lui aucun chef d’accusation », faisant ainsi droit à la vérité selon sa conscience. Mais il entre aussitôt dans un marchandage dont le principe est la coutume et non plus la justice : "C'est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu'un à la Pâque" (18,39). Devant l'échec de cette tentative, il essaie un compromis en livrant celui qu'il sait pourtant innocent à la flagellation. Ayant ainsi cédé sur la vérité de sa conscience, il se trouve livré à sa seule affectivité contradictoire : d'abord, la peur devant le pouvoir mystérieux et sans doute redoutable de celui qui "s'est fait fils de Dieu" ; puis, en sens inverse, la peur devant le pouvoir, celui-là trop prévisible, de César. Ces peurs l’inclinent tour à tour en deux directions opposées, avant que la menace la plus immédiatement définie n'emporte, comme malgré lui, la décision : "alors il le leur livra pour être crucifié" (19,16). Cette décision mortifère et mensongère signe le reniement de sa propre conscience. Pilate n'est plus que le jouet de forces contraires dont il a perdu la maîtrise. Il n’a pas reconnu la vérité, il a perdu sa liberté.                        

 

Ces deux textes ne sont pas là pour nous condamner. Ils sont un langage de révélation, qui nous  introduit au saint des saints : en Jésus Christ, ce qui lie l’une à l’autre la vérité et la liberté, ce qui seul rend leur alliance solide, féconde, inaltérable, c’est l’amour. Il est le Fils qui, à la différence de l’esclave, « demeure toujours dans la maison » et y demeure en sa qualité de fils. La vérité dont il est le témoin et qu’il veut nous communiquer, c’est cette vérité de notre être filial, aimé de Dieu « dès avant la fondation du monde », appelé par Dieu à réaliser cette vocation dans les conditions bien concrètes de notre vie. Tant que nous ne sommes pas allés jusque là, nous restons au seuil de la vérité, au seuil de notre liberté. Si nous allons jusque là, les paradoxes s’éclairent. Nous comprenons que liberté et obéissance ne se contredisent plus s’il s’agit d’une obéissance d’amour donnée à l’amour même. Nous comprenons que la mesure de la liberté n’est pas notre pouvoir sur les choses, car le face à face avec les choses, s’il nous laisse seuls devant elles, peut devenir mortifère. Qu’elle n’est pas davantage un pouvoir sur les autres, car en chacun, jusqu’au plus blessé par la vie, de l’enfant à naître au vieillard inconscient, demeure cet être filial, consacré pour toujours par l’amour qui lui a donné d’être. La vérité n’est plus alors un terme abstrait et vague. Elle renvoie à une réalité sensible, corporelle : elle est la révélation définitive, dans la chair du Christ, de sa gloire et de notre vocation filiales. Elle ne se déduit pas, elle ne s’impose pas, elle se rencontre et se propose à notre amour. Offerte à nous sans défense, elle n’est pas davantage une norme, fût-elle divine, à laquelle conformer notre pensée ou notre agir : cela nous laisserait  encore sous le régime de la loi, or elle nous met dans celui de l’amour. C’est pourquoi Jean Paul II a pu, avec toute la tradition, parler de veritatis splendor : il y a un éclat de la vérité, et c’est l’éclat d’une rencontre, l’émerveillement d’un amour.

 

 

            Nous pouvons alors aborder un troisième texte de l’évangile de Jean, le plus déroutant au premier regard, mais qui nous fait contempler la manière dont Jésus Christ exerce et atteste la liberté que lui donne la totale coïncidence en lui de la parole, de l’agir et de l’être. Ce texte ouvre le récit de la Passion par un prologue solennel qui dit avec quelle plénitude de vérité, de liberté et d’amour Jésus entre dans sa Pâque :  « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin (…). Sachant que le Père avait tout remis en ses mains, et qu’il était venu de Dieu et retournait à Dieu, il se lève de table, quitte son manteau, et prenant un linge, il s’en ceignit. Puis il verse de l’eau dans un bassin et il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint » (Jn 13, 1…5). Plénitude de vérité : il sait d’où il vient et où il va, alors que nous marchons à tâtons sans maîtriser notre origine ni notre fin. Plénitude de liberté :  entre ses mains le Père a tout remis. Plénitude d’amour : jusqu’à l’extrême, c’est à dire jusqu’à donner sa vie. Or comment se traduit cette triple plénitude ? Par le geste le plus humiliant de l’esclave le plus humilié, qui consiste à laver les pieds des disciples. Il y a là un « voici l’homme » johannique qu’il faut mettre en relation avec celui que prononce Pilate devant le Christ bafoué, prisonnier, condamné. Dans les deux cas ce « voici l’homme » est aussi un « voici Dieu ». C’est le même mystère, la même révélation : l’amour fait de ces choses. La vérité nous rend libres d’aimer jusque là.

 

Sur celui qui aime jusque là, la mort n’a plus d’emprise définitive. Bien des philosophes ont compris, des Stoïciens à Hegel, que tant que l’homme bute sur la mort comme sur un maître absolu, il ne peut être véritablement libre. Mais il fallait que le Fils de Dieu entrât dans notre condition mortelle pour affronter la mort, non avec les armes du courage stoïcien ou de la lutte hégélienne, mais avec l’humilité de l’amour. Il nous dévoile alors la vérité pascale de la mort humaine vécue en communion avec lui. Peut-être pouvons-nous comprendre un peu ces choses en repensant à la mort de Jean Paul II, il n’y a pas si longtemps, et à celle toute récente de l’Abbé Pierre. L’immense retentissement qu’elles ont trouvé dans les media vient sans doute de là : à l’homme d’aujourd’hui, qui bien souvent cache la mort, tente de l’oublier ou la transforme en spectacle, ces deux figures ont révélé, sans phrases, une vérité plus haute sur la mort, inséparable de l’amour vécu et de l’espérance pascale. Une vérité sur la mort qui est déjà une libre victoire sur elle.

 

 

 

III

 

 

« Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ». Jésus Christ n’a pas voulu nous lier à lui par un lien de servitude. La résurrection elle-même a été sans bruit, comme pour faire reposer la foi des disciples non sur l’évidence spectaculaire de la vue, mais sur la confidence discrète de l’amour. Dieu a pris le risque de solliciter notre libre réponse. Il n’a que faire, disait Péguy, des prosternements d’esclave. Ce qu’il attend de nous, c’est  « le bel agenouillement droit d’un homme libre ». Dans un texte célèbre[5], Dostoïevski met en scène au temps de l’Inquisition une rencontre du Christ, revenu sur terre, avec le grand Inquisiteur qui le jette en prison. Le fil conducteur du récit est la reprise, dans le procès que le grand Inquisiteur fait à Jésus,  des trois tentations au désert que rapportent les Evangiles au seuil de sa vie publique : « Si tu es le Fils de Dieu, déclare d’abord le Tentateur, ordonne que ces pierres se changent en pains ». Puis il l’emmène au sommet du Temple de Jérusalem : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas » ; enfin il lui montre tous les royaumes du monde : « Tout cela je te le donnerai, si tu te jettes à mes pieds et m’adores » (cf. Mt 4, 1-11). Le grand Inquisiteur reproche à Jésus de n’avoir pas cédé à ces tentations, et d’avoir préféré à ces voies faciles de succès la lente conquête de l’assentiment des hommes dans le respect souverain de leur liberté. « Tu avais soif d’une foi libre, non imposée par le miracle. Tu avais soif d’un amour libre et non de l’extase de l’esclave devant la puissance de ce qui l’a terrifié une fois pour toutes…Tu as surestimé les hommes […] Au lieu de confisquer la liberté humaine, tu l’as accrue »[6], lui dit-il. Et il déclare avoir corrigé le message de l’Evangile en remplaçant, au prix d’un mensonge délibéré, le fardeau de cette liberté par la promesse du pain à satiété, puis en délivrant les hommes de la responsabilité de leur propre conscience, et en fin de compte en établissant le règne d’une domination politique absolue. Il se vante d’avoir ainsi procuré aux hommes le bonheur en leur faisant faire l’économie de la liberté.

 

 On a souvent lu ce récit comme une description prémonitoire de ce qu’allait connaître la Russie sous le régime communiste. Mais il porte au delà. Dostoïevski en était pleinement conscient : dans les trois invitations du Tentateur, nous dit-il, « tiennent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine qui s’expriment dans son histoire »[7]. Car elles touchent en chacun de nous le point secret de sa fragilité, de sa blessure originelle : le grand Inquisiteur a raison, nous préférons bien souvent l’avoir à l’être, l’opinion dominante à la voix de notre conscience, le conformisme social à la responsabilité de notre liberté. Mais c’est dans notre être, notre conscience, notre liberté que Dieu veut faire sa demeure, et il ne prend pas son parti que nous nous mentions sur notre véritable bonheur. Nous découvrons alors que nous avons besoin d’être guéris, pardonnés, recréés. Nous avons besoin de l’Esprit Saint. Au seuil de sa Passion Jésus Christ nous l’a promis, et au jour de la Pentecôte cet Esprit de la Promesse a été répandu, Esprit de Vérité qui murmure en nous l’ « Abba Père » qui atteste notre liberté de fils. C’est dans la force paisible de l’Esprit Saint que nous pouvons désormais nous tenir debout dans le combat spirituel de la liberté chrétienne.

 

Dès lors nous ne serons plus tentés de prendre un aspect partiel de la vérité pour la vérité tout entière. Parce que nous avons découvert en Jésus Christ que la vérité est une Personne, nous sommes gardés de ce positivisme qui voudrait que toute la vérité tienne dans les équations de la science et toute la liberté dans la maîtrise qu’elle nous assure sur le monde. Parce que nous pouvons contempler en Jésus Christ la vérité bafouée, moquée, crucifiée, nous ne serons plus tentés de la mesurer à la seule efficacité : nous pressentons qu’il y a des échecs selon l’événement qui sont des réussites selon la grâce. Parce que nous avons prononcé, fût-ce timidement : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle », nous ne perdrons ni la tête ni le cœur devant le relativisme ; l’immense diversité des cultures, des traditions, des religions, nous sera l’occasion de mesurer un peu mieux la largeur, la hauteur et la profondeur de cette humanité que le Christ est venu sauver. Et cette vérité reconnue au plus intime de notre être, cette liberté reçue de Dieu viendront alors donner tout leur sens à nos efforts de scientifiques, de techniciens, de citoyens, pour lier ensemble, dans ces divers domaines, vérité et liberté ; elles viendront donner toute leur profondeur et leur délicatesse à nos relations amicales ou amoureuses,. Loin de les éclipser par sa lumière,  le sens johannique des termes de vérité et de liberté pourra ainsi rayonner sur les significations plus quotidiennes de ces mots.

 

Puis nous pourrons relire les trois refus que Jésus oppose au Tentateur comme une triple invitation à Le suivre. Le pain, d’abord. Jésus Christ n’a pas changé les pierres en pain à l’injonction du Tentateur. Il a fait de son propre Corps pain rompu et vie communiquée, au prix de sa mort. Dans la vérité qui rayonne de l’Eucharistie, nous recevons la liberté de devenir à notre tour un peu de pain rompu pour la vie de nos frères. En octobre 42, Etty Hillesum, une jeune femme qui n’était pas chrétienne, mais qui « demeurait dans la Parole » en faisant de la Bible sa nourriture quotidienne  au milieu des drames infinis du camp de Westerbork, pouvait écrire dans son journal : "J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations." Et, aux dernières lignes du texte : "On voudrait être un baume versé sur tant de plaies"[8]. Le pain, le baume : deux signifiants fondamentaux de l'entretien de la vie, de la vie affamée et nourrie,  de la vie blessée et guérie. Et nous voici sauvés de cette tentation idolâtre qui mesure la liberté aux seuls biens de consommation dont nous disposons. C’est sans doute le premier terrain de notre combat spirituel : ne pas prendre son parti de ce mensonge sur l’homme qui consiste à l’identifier à son statut de producteur et de consommateur, ne pas cautionner ce mensonge en mesurant notre liberté à notre seul avoir. Peut-être avons-nous aujourd’hui, comme chrétiens, dans un monde qui comporte des pauvres par millions et qui découvre les limites des ressources non renouvelables de la terre, à exercer notre liberté dans le choix d’une sobriété de vie qui atteste concrètement que « l’homme ne vit pas seulement de pain ».

 

La responsabilité de la conscience, ensuite. Jésus Christ n’a pas substitué à cette responsabilité une autorité extérieure qui nous dicterait notre conduite. Il nous a donné son Esprit Saint, et nous savons que c’est le même Esprit de vérité qui parle dans le Magistère de l’Eglise et à l’intime de notre cœur de baptisés, nous appelant à la plus haute mesure de nos capacités de juger selon le bien et d’aimer à nos dépens, fût-ce à contre courant de l’air du temps, des évidences sociales ou des mœurs dominantes. Il en fut ainsi, en juillet 1944, pour le P. Yves de Montcheuil, brillant théologien jésuite, fusillé par l’occupant pour avoir répondu à l’appel de ses anciens étudiants résistants dans le Vercors. « Il y a, écrivait-il en 1942, une intensité et une qualité d’existence plus grande dans l’acte de mourir pour être fidèle au devoir que dans une longue vie comblée, sauvée par la lâcheté. Suivant qu’on admet cela ou qu’on le refuse, on montre que l’on croit aux valeurs spirituelles ou qu’on les rejette »[9]. Nous ne sommes pas habituellement confrontés à des décisions aussi lourdes. Mais il y a une vigilance de la conscience qui se traduit par une tranquille indépendance vis à vis de la dictature feutrée des modes, et il peut y avoir une secrète lâcheté à s’y plier sans discernement. Lorsque Jean Paul II est venu en France, en 1980, il a laissé aux jeunes un message fort, qui n’a rien perdu de sa force : «  A quoi bon des réformes sociales et politiques même très généreuses, si l’esprit, qui est aussi conscience, perd sa lucidité et sa vigueur ? Pratiquement, dans le monde tel qu’il est et que vous ne devez pas fuir, apprenez de plus en plus à réfléchir, à penser ! Les études que vous faites doivent être un moment privilégié d’apprentissage de la vie de l’esprit. Démasquez les slogans, les fausses valeurs, les mirages, les chemins sans issue ! Je vous souhaite l’esprit de recueillement, d’intériorité »[10]. Ce sera un second signe fort de notre liberté de chrétiens que d’introduire, dans des journées souvent surchargées, un peu de ce recueillement qui laisse tomber les bruits du dehors pour écouter au dedans la voix discrète et libératrice de l’Esprit Saint.

 

            Nous ne sommes pas sous le règne d’une domination politique absolue mais je ne suis pas sûre que cela nous rende étrangers à la troisième tentation évoquée par  Dostoïevski,  et dont le Christ nous délivre en refusant d’y céder. Car nous voyons se développer dans les divers champs de l’activité économique, scientifique, technique, médiatique, des logiques puissantes de production ou de gestion, qui tendent à réduire la liberté de choix et à imposer leurs propres lois, fût-ce aux dépens des personnes. Il peut être tentant de les considérer comme de sourdes et lourdes fatalités nous dispensant de nous interroger sur leur bien fondé. Il peut être tentant de justifier par les contraintes économiques et les lois du marché, ou par les nécessités du progrès scientifique ou technique, ou par des pesanteurs institutionnelles, telle politique de l’emploi, tel programme de recherche biologique sur l’embryon humain, telle priorité budgétaire, tel spectacle télévisé. Et c’est vrai que souvent la marge de liberté est si faible qu’il est plus rassurant et plus efficace de se fier à la logique immanente de ces divers systèmes. Mais nous risquons alors de devenir idolâtres, si l’idolâtrie consiste à ériger en absolu ce qui ne l’est pas.  Or ici encore la foi en Jésus Christ est principe de liberté. Non pour nous fournir clés en mains un mode d’emploi de ces pouvoirs, et moins encore pour les diaboliser. Simplement pour les interroger, les situer et parfois les contrecarrer lorsque la vérité et la liberté de nos frères est menacée. Lors de l’hiver 1954, dans la France qui se remettait de six années de guerre, la logique économique laissait sans logement des milliers d’hommes et de femmes. L’abbé Pierre n’a pas proposé de solution miracle, mais il a refusé, de toute la force de son amour, que cette logique pèse plus lourd dans les consciences que la mort d’un enfant. C’est aujourd’hui encore la force de notre amour, démunie et souveraine,  qui peut faire bouger ces choses.

 

 

            Au procès que lui intente le grand Inquisiteur le Prisonnier ne répond rien, mais lorsque ce dernier a fini de parler,  Jésus s’approche doucement de lui et pose un baiser sur ses lèvres.  « Le baiser lui brûle le cœur, mais il reste dans son idée », ajoute Ivan Karamazov, le narrateur de tout le récit. Peut-être, à certaines heures extrêmes du procès que le monde intente à la vérité de l’Evangile, n’y a-t-il d’autre manière de témoigner pour elle que le geste de ce baiser. Ainsi François d’Assise devant le lépreux, pour rétablir en lui sa vérité et sa dignité d’homme, de fils aimé de Dieu. Ainsi Jésus devant Pilate. Même si nous peinons parfois à « demeurer dans la Parole », en disciples du Seigneur Jésus, laissons-nous  au moins brûler le cœur à son contact. Tant que notre cœur est brûlé par la Parole, même si, à l’instar d’Ivan Karamazov, nous restons dans notre idée, la vérité est plus proche de nous que nous le pensons, et déjà elle nous rend libres.


[1] L’expression est du P. de Grandmaison, sj.

[2] Pascal, Douzième Lettre provinciale, Œuvres Complètes, Seuil 1963, p. 429. Il emploie pour sa part l’expression à propos du rapport conflictuel entre violence et vérité.

[3] Pascal, Pensées, n°131, Oeuvres Complètes, Seuil, p. 515.

[4] Cf. Benoît XVI, Foi, Vérité, Tolérance, Parole et Silence, 2005, p. 262-275.

[5] Dostoïevski, Les Frères Karamazov, II, livre 5, Garnier, Paris, p. 345-370.

[6] Id. p. 359.

[7] Id. p. 353.

[8] Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi de Lettres de Westerbork, traduites du néerlandais et annotées par Philippe Noble, Points / Seuil 1995, p.245-246.

[9] Cité dans : Bernard Sesboüé, Yves de Montcheuil (1900-1944) Précurseur en théologie, « Cogitatio Fidei », Cerf, 2006.

[10] Jean-Paul II, « Discours aux jeunes de France », Documentation Catholique, n° 1788, p. 595.

 

Dernière mise à jour : ( 18-01-2008 )
 
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